Tandis que l’endettement de l’État français s’envole (96 % du PIB) et que la Cour des comptes, dans son rapport sur l’État actionnaire paru en janvier dernier, souligne une « situation financière dégradée » avec des « conflits d’objectifs et d’intérêts permanents », un certain nombre de cessions devraient revenir sur la table de l’actuel locataire de l’Élysée et anciennement banquier d’affaires.

 

Les entreprises « intouchables »

 

Areva (actif détenu directement ou indirectement à 86,5 %). En janvier dernier, Bruxelles a accepté que l’État y injecte jusqu’à 4,5 milliards d’euros aux côtés d’un consortium japonais. En 2006, des rumeurs couraient au sujet d’une éventuelle privatisation d’Areva, démenties par Dominique de Villepin, déclarant qu’il est « exclu » de céder cet « atout majeur » pour la France.

 

Depuis, la capitalisation boursière d’Areva s’est effondrée de plus de 90 %, passant de 27,8 à 1,7 milliard d’euros. Édouard Philippe, ex-directeur des relations publiques d’Areva de 2007 à 2010, devrait s’atteler à redresser le fleuron nucléaire français, via un éventuel rapprochement commercial et opérationnel avec EDF. La Cour des comptes écarte toute « évolution à la baisse de la participation publique » en raison d’une « situation très dégradée de l’entreprise ».

 

SNCF (100 %). Emmanuel Macron a indiqué qu’il veillerait à ce que des mesures soient prises afin que « la SNCF gagne en performance » et dispose d'une « trajectoire financière équilibrée et pérenne », dont le transfert de sa dette à l’État. Un objectif ambitieux au regard de l’ouverture à la concurrence prévue pour 2020 sur les TGV et 2023 sur les réseaux TER, mettant un terme à des décennies de monopole.

 

La doctrine du nouveau président est simple : l’État n’a pas besoin de garder le contrôle là où il pourrait exercer son influence via une meilleure maîtrise de la régulation. La Cour des comptes préconisait en ce sens d’utiliser des « dispositifs juridiques de protection des intérêts essentiels de la Nation », à l’instar de l’Arafer. Le dossier SNCF est en pole position pour être un dilemme brûlant en raison des enjeux sociaux qu’il comporte.

 

La Poste (100 %). Sujet tabou, un projet de privatisation du groupe avait provoqué en 2008 un large mouvement de grèves à travers le pays. Devenue société anonyme à capitaux publics afin de mieux affronter la concurrence européenne, La Poste a plus que jamais besoin de l’État pour l’accompagner face aux nouveaux enjeux du numérique et aux menaces venues de l’étranger, dont Amazon.

 

Safran (14 %) et Thalès (25,8 %). Ces deux entreprises, relevant du domaine de la défense, interviennent sur des marchés en pleine croissance ; leurs cours de bourse respectifs ont atteint des niveaux records ces derniers mois. Les récentes cessions partielles (8 % du capital de Safran en 2013, 7 % en 2015 puis 1,4 % fin 2016) ne remettent pas en cause la vision à long terme de l’État qui souhaite rester à la manoeuvre.

 

Pour preuve, à l’annonce du projet d’acquisition de Zodiac Aerospace par Safran, François Hollande s’était réjoui de la naissance d’un leader mondial dans l’aéronautique. Une dépêche de l’Élysée précise que l’opération a été « réalisée avec le soutien de l’État, premier actionnaire de Safran, et qui restera le premier actionnaire de l’ensemble fusionné ».

 

Airbus (11,1 %). Comme pour Safran et Thalès, l’État français s’y positionne – via la SOGEPA – comme « un actionnaire de long terme, soucieux de protéger ces entreprises, notamment contre d’éventuelles prises de contrôle non sollicitées », d’après la Cour des comptes. Lié aux États allemand (via GZBV) et espagnol (via SEPI) par un pacte d’actionnaires, l’État français a favorisé l’émergence d’un leader mondial constituant un quasi-duopole avec Boeing. Cette participation vaudrait quelque 6 milliards d’euros, mais s’accompagne d’une dimension européenne chère à Emmanuel Macron.

 

Les entreprises présentant une opportunité de cession partielle ou totale

 

Alstom (30 % par l’APE/Bouygues). La fermeture du site de Belfort, empêchée in extremis grâce à la promesse d’une commande de 480 millions d’euros de la SNCF passée par le gouvernement, est restée dans les mémoires. Jusqu’en octobre, l’État dispose d’une option sur 20 % du capital négociée avec Bouygues et estimée à 1,1 milliard d’euros. Les analystes convergent plutôt vers un scénario où l’État céderait ses parts tout en favorisant un mariage avec un industriel du secteur (Siemens, Thales, CRSC, Bombardier ou Hitachi), de préférence européen.

 

Renault (19,7 %) et PSA (12,9 %). La relation entre l’État et la firme au losange est loin d’être au beau fixe. En 2015, l’État avait porté sa participation dans Renault à 19,74 %. Carlos Ghosn, prévenu sur le tard, n’a pas apprécié. Les parts, achetées à 90 euros, en valent désormais 82, ce qui limite les opportunités de vente sans pertes, d’autant plus que l’État est soumis à des restrictions de timing en tant que membre du conseil d’administration.

 

En 2014, l’État volait au secours de PSA en acquérant 14,1 % du capital, protégeant les intérêts nationaux face à l’arrivée du chinois Dongfeng. De tels niveaux de contrôle permettent de résoudre certaines crises, dont le sauvetage du sous-traitant GM&S grâce au rehaussement des commandes de PSA et de Renault sur demande de Bercy, sans pour autant éviter les délocalisations massives.

 

Groupe ADP (50,6 %). Ce dossier est bien connu de la garde rapprochée d’Emmanuel Macron : Alexis Kohler, secrétaire général de l’Élysée et ancien de l’APE, a siégé au conseil d’administration d’ADP entre 2010 et 2012. Ministre, Emmanuel Macron a songé à privatiser ADP, mais s’est heurté à une opposition de Manuel Valls et de son secrétaire d’État aux Transports, Alain Vidalies. Il s’est alors contenté de céder les parts de l’Etat dans des aéroports régionaux : Toulouse en 2014 puis Nice et Lyon en 2016.

 

La loi ayant fixé un seuil minimum de 50 % pour ADP, toute cession nécessiterait une loi de privatisation. La loi Florange permettrait à l’État de conserver le contrôle malgré un désengagement partiel. Dans le cas d’une cession au-delà de 30 % à un unique acquéreur (en solo ou en consortium), ce dernier serait dans l’obligation de lancer une OPAsur le reste du capital. Vinci (impliqué dans la cession de l’aéroport de Lyon) et Fraport (récent acquéreur de 14 aéroports grecs) seraient intéressés. Scénario jugé très crédible par les marchés : l’action ADP a bondi de plus de 35 % depuis janvier.

 

EDF (83,1 %) et Engie (30.5 %). Symbole d’une mauvaise gestion pointée du doigt par la Cour des comptes, EDF a fait l’objet d’unerecapitalisation de 4 milliards d’euros, dont 3 milliards souscrits par l’État. Il n’est pas certain qu’une cession partielle soit une bonne opération financière, même en gardant le contrôle : la capitalisation boursière du groupe a baissé de 70 % depuis son IPO en 2005, pour atteindre 10 euros, le titre ayant même été exclu du CAC 40 en 2015. En 2014, alors que le cours frôlait les 30 euros, l’APE aurait suggéré de céder 15 % du capital pour arriver au seuil minimum de 70 % prévu par la loi, mais le gouvernement aurait refusé sur fond d’hostilité syndicale.

 

Le ministre Macron prévoyait également une cession jusqu’à atteindre 20 % du capital d’Engie, tout en maintenant les mêmes prérogatives grâce à la loi Florange. Une opération estimée à 3 milliards d’euros. À noter que la Cour des comptes préconisait de supprimer les seuils minima de détention non justifiés (notamment dans ADP et Engie).

 

Air France (17,6 %). L’État, accusé d’acheter la paix sociale, souhaite éviter le scénario Alitalia. Il s’agirait d’accompagner l’entrée d’un industriel à l’occasion d’une augmentation de capital. En parallèle de cela, l’Etat devra apporter des solutions concrètes à ce qui handicape les compagnies aériennes françaises : le coût du travail, les redevances aéroportuaires élevées et la taxe Chirac.

 

Orange (27 %). « La participation de l'État dans une entreprise comme Orange peut évoluer », affirmait, en avril dernier, le candidat Macron au site ElectronLibre. Un scénario de type SFR/Numericable, qui avait abouti à la suspension temporaire des investissements des deux entités en 2014, serait cependant dommageable pour le déploiement de la fibre d’ici 2022 dans le cadre du plan France Très Haut Débit.

 

FDJ (100 %). Seule entreprise, avec le Casino d’Aix-les-Bains, détenue par l’État dans le secteur des jeux d’argent et de hasard, la Française des jeux a échappé à la privatisation envisagée en 2014 par l’APE du fait du désaccord de Christian Eckert, secrétaire d’État au Budget et tutélaire de la FDJ en tant que percepteur de taxes. L’entreprise, qui a réalisé 13,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2015, rapporterait gros à l’État et ne représente pas un actif sensible.

 

Vers une réorganisation des participations et un renforcement du rôle de la BPI

 

Emmanuel Macron veut revoir l’organisation des participations de l’État entre les trois acteurs principaux que sont l’APE, la CDC et Bpifrance. Il s’agirait de renforcer, comme le précise le programme d’En Marche, le rôle de Bpifrance en y concentrant « progressivement la gestion de l’ensemble des aides à l’innovation de l’État et de ses opérateurs », et en confortant « son rôle dans l’accompagnement des PME et ETI à l’export ».

 

La Cour des comptes recommande de redistribuer les participations entre l’APE et Bpifrance en transférant notamment les participations industrielles minoritaires de l’agence. Ce fut le cas en mars lorsque l’APE a cédé ses 12,7 % dans PSA à Bpifrance. L’opération témoigne d’une volonté de cohérence : après que l’APE ait aidé au sauvetage du groupe automobile, Bpifrance accompagnera son développement.

 

Une autre piste serait d’impliquer Bpifrance dans le retournement d’entreprises en difficulté via des fonds régionaux spécialisés, alliant capitaux publics et privés. Enfin, Emmanuel Macron souhaiterait confier à Bpifrance la gestion d’un « fonds pour l’industrie et l’innovation » de 10 milliards d’euros, de quoi dynamiser la « nation start-up » et renforcer la cohésion des territoires.

Quelles privatisations

 

Sous la présidence Macron ?

 

À Bercy, lorsqu'il était encore ministre, Emmanuel Macron avait étudié d’éventuelles cessions de participations de l’État en affirmant que celui-ci devait s’interroger sur la « pertinence des niveaux de détention, entreprise par entreprise ». Candidat, il affirmait vouloir « un État actionnaire fort » à la manoeuvre dans les entreprises stratégiques, mais ayant une gestion plus dynamique des autres participations.

 

 

 

 

 

 

Chronique du 21 juin 2017 signée Amine Bakhti

Publiée dans Les Echos

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