Les années 2000 marquent une rupture fondamentale à cet égard, et invalident la pertinence de ce schème désormais suranné. En ce début de XXIe siècle, trois événements majeurs ont radicalement changé la donne. Le premier concerne la constitution de l’UMP lors de l’entre-deux-tours des élections présidentielles de 2002, destinée à unir les forces de toutes les droites en vue des législatives de la même année, et ce afin d’appuyer l’investiture du Président Jacques Chirac. Dans ce vaste ensemble désincarné, coexistent des transfuges de l’UDF centriste et giscardien, les libéraux de Démocratie Libérale, les écologistes d’Ecologie Bleue et les gaullistes du RPR. La réunion d’autant de forces politiques divergentes – en rang derrière l’oriflamme d’un seul homme – a fait sauter artificiellement les verrous qui cloisonnaient jusqu’ici la droite et le centre. Mécaniquement, le discours de la droite, jusqu’ici dominé par les vues souverainistes et conservatrices du RPR, se libéralise sous l’influence des tendances progressistes anciennement au centre mais absorbées au sein de l’UMP. La coalition UMP-UDI, mise en œuvre lors des récentes élections départementales et probablement reconduite pour les présidentielles de 2017, confirme cette dynamique.

 

Le second facteur qui marque le déclin du modèle classique gauche/droite est lié à la ligne politique adoptée par le gouvernement socialiste depuis son accession au pouvoir en 2012. En faisant du redressement économique le cap de son mandat, François Hollande inquiète un électorat socialiste qui juge « de droite » la feuille de route ainsi proposée. En réalité, nombreuses ont été les mesures a priori de gauche  entérinées lors du quinquennat actuel : réorganisation de l’Education Nationale, réforme pénale, Mariage pour Tous, etc. Mais contrairement aux idéaux de la gauche historique, François Hollande agit comme un gestionnaire, comme un pragmatique, intégrant la mondialisation telle qu’elle existe aujourd’hui comme un fait acquis. Il est tout à fait représentatif d’un Parti Socialiste qui a abandonné son combat originel contre le capitalisme – dont la mondialisation et la financiarisation sont les corollaires actuels – dans le sillage du rapport publié par Terra Nova en 2011 intitulé « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ?». En substance, ce rapport acte le divorce entre la gauche et son électorat traditionnel – ouvriers et employés – pour faire des jeunes, des femmes et des minorités le nouveau noyau électoral sur lequel s’appuyer. De sorte qu’en tournant le dos à une idéologie fondée sur les rapports entre classes sociales, le PS perd le marqueur qui le différenciait fondamentalement des valeurs de la droite.

 

Nous assistons en cela à un double rapprochement de la droite vers la gauche et de la gauche vers la droite. Les leaders du Front National ont synthétisé ce double mouvement de convergence en un argument repris sous la forme d’une contestation de l’UMPS. La progression du FN, portée par cette rhétorique anti-système, constitue le troisième élément de rupture avec le schéma gauche/droite. D’une part,  ce parti parvient à capter des sympathisants issus à la fois des viviers électoraux de gauche et de droite. En effet, concernant l’électorat de gauche, le parti lepéniste a su largement mobiliser les catégories populaires en 2012, puisque 34% des ouvriers ont voté FN au premier tour des présidentielles, d’après un sondage « Jour du vote » IFOP paru le 22 avril 2012. De même, du côté des électeurs de droite, les souverainistes sont tentés par les sirènes frontistes. Il s’agit d’un danger réel pour l’UMP auquel la ligne Buisson devait faire face lors des élections de 2012, par le biais d’une « droitisation » du discours du candidat Nicolas Sarkozy, avec les écueils qu’on lui connait a posteriori. D’autre part, l’affirmation du FN recompose la scène politique française de manière tripartite. Si l’UMP-UDI semble tirer profit de ce triptyque inédit après avoir remporté les départementales avec 37,59% des suffrages exprimés, le PS et ses alliés ne décrochent pas totalement puisqu’ils totalisent 25,49% des voix, soit trois longueurs d’avance sur le FN (22,23%), d’après les chiffres du Ministère de l’Intérieur. L’existence même de trois formations caracolant en tête, et présentant de sérieuses chances de se qualifier au second tour des présidentielles de 2017, redessine le diptyque gauche/droite qui jusqu’ici faisait loi.

 

Pour toutes ces raisons, il convient de dépasser l’axe habituel progressisme/conservatisme et définir d’autres critères, plus pertinents, pour représenter la position des partis les uns par rapport aux autres. L’analyse de la montée du FN permet de déterminer deux critères porteurs de sens. Dans son essai L’Insécurité Culturelle, le professeur de science politique Laurent Bouvet analyse le succès des arguments frontistes en cela qu’ils constituent une critique à la fois de la mondialisation et des élites dominantes. A ce titre, Laurent Bouvet parle d’intersectionnalité entre un axe eux/nous et un autre élites/classes populaires. De manière plus générale, ce sont là deux axes qui permettent d’appréhender au mieux les différences de posture adoptées par les principales formations politiques françaises. Pour illustrer la cartographie politique qui découle de ces critères, prenons le cas des élections européennes de mai 2014. L’axe eux/nous se confond alors en un axe fédéralisme européen/euroscepticisme tandis que l’axe élites/classes populaires peut se traduire selon la structure socioprofessionnelle de chaque camp politique. Au regard des programmes avancés à cette occasion, il est possible de classer les partis selon qu’ils soient favorables au fédéralisme européen (PS, EELV, UDI-Modem), euro-critiques (Front de Gauche, UMP) ou euro-sceptiques (FN). Par euro-critiques, entendons ceux qui, bien que faisant l’inventaire des dysfonctionnements de l’Union Européenne, n’envisagent aucunement sa sortie. De plus, en utilisant les données statistiques compilées par Harris Interactive dans le sondage « Sociologie du vote aux élections européennes » publié le 2 juin 2014, le PS  et EELV ont connu leur plus large succès électoral auprès des professions intermédiaires, l’UDI-Modem auprès des cadres et professions libérales, l’UMP auprès des indépendants et chefs d’entreprise, le Front de Gauche auprès des ouvriers tout comme le FN.

 

Un conseiller de François Hollande expliquait il  y a quelques jours que la limite entre la gauche et la droite resterait légitime puisqu’elle marquerait encore la frontière entre un mode de pensée estimant que le devoir de l’Etat est de protéger les plus faibles, et un autre insistant sur la primauté du mérite individuel. De manière caricaturale, on donne souvent pour illustration celle d’une gauche empathique ayant la bonté d’âme d’offrir un poisson à qui mendie au bord de la rivière par opposition à celle d’une droite plutôt encline à lui fournir une canne à pêche. La réalité veut que cette frontière gauche/droite soit désormais ténue au point de devoir proposer de nouveaux modes de représentation politique.

Crédit Photo : Les Vendredis de la Colline

PS-UMP-FN

 

Vers une nouvelle cartographie politique

 

 

L’irruption du Front National en tant qu’acteur politique de premier plan du jeu politique français et l’ambiguïté de la politique menée par le gouvernement dit « social-libéral » de Manuel Valls, rebattent les cartes de la dichotomie gauche/droite qui bipolarise les débats depuis la Révolution de 1789. Historiquement, les révolutionnaires étaient placés à gauche sur les bancs de l’Hémicycle, tandis que leurs homologues les plus royalistes se trouvaient à droite. Cet état de fait historique a enfanté d’un axe progressisme/conservatisme, d’où découlent les clivages gauche/droite par rapport auxquels les partis politiques se sont successivement définis. Pendant près de deux siècles, ont pu se réclamer de gauche les formations prônant les valeurs d’égalité, de solidarité, d’insoumission là où celles dites de droite ont davantage articulé leur rhétorique sur des arguments d’ordre, de sécurité et d’identité. 

Chronique du 24 février 2015 signée Nicolas Germain

Publiée dans Radio Londres

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