Quand il s'agit d'acheter un véhicule, le potentiel acquéreur dispose d'une myriade d'éléments pour orienter son choix : fiches techniques, essais comparatifs, Cote Argus, etc. Quoi de plus logique, dès lors, pour un patient à la recherche d'un établissement de santé où soigner sa pathologie ou d'un praticien qui puisse la traiter, que de pouvoir se référer à des outils de comparaison médicaux de qualité.

 

L'enjeu est de taille, car la qualité des soins varie fortement d'un hôpital à un autre, quand bien même les centres médicaux considérés se situeraient à quelques kilomètres de distance seulement. Selon une étude publiée en décembre 2016 par le BCG et six instituts de recherche partenaires dans la revue scientifique PLOS ONE, la probabilité pour qu'un patient américain soit sujet à des complications médicales serait treize fois supérieure si celui-ci est hospitalisé dans un établissement considéré comme mauvais ; pire, la probabilité qu'il meure serait multipliée par trois.

 

À ce jour, en France, il existe des classements d'hôpitaux établis par certains magazines selon des méthodes qui leur sont propres. Plus encore, la Haute Autorité de Santé (HAS) produit toute une batterie de données comparatives. Citons la mise en oeuvre depuis 2006 d'un recueil national d'indicateurs de qualité et des soins (IQSS) à des fins de pilotage interne ou de communication publique via le site Scope Santé. Cette même HAS a déployé en 2015 un dispositif national destiné à évaluer l'expérience et la satisfaction des patients hospitalisés par le biais de la plateforme e-Satis.

 

Indicateurs de soins versus résultats de santé

 

Le problème des métriques retenues par la HAS réside dans leur déconnexion avec ce qui importe réellement au patient. Si le médecin raisonne en effet en termes de taux de PSA pour surveiller le cancer de la prostate, les problématiques du patient qui en serait atteint sont bien différentes : "Vais-je survivre ?", "Mon médecin est-il compétent ?", "Quelles seront les complications ou les éventuelles séquelles post-opératoires ?", "Suis-je traité dans un bon hôpital ?".

 

Or, sur la soixantaine de questions dont se compose le formulaire e-Satis, il faut parvenir à la neuvième et dernière page pour enfin renseigner son état de santé post-hospitalisation. Température de la chambre, bonne réception d'un livret d'accueil, visibilité du badge d'identification du personnel : pareilles informations semblent manquer l'essentiel lorsque l'objet du questionnaire est a priori médical.

 

Le mal français est profond : notre culture hospitalière se centre principalement sur les moyens mis en oeuvre dans le cadre d'une offre de soin, plutôt que sur les bénéfices qu'en retire le patient. Exemple éloquent : l'indicateur ICSHA.2 de la HAS, destiné à juger de l'hygiène des mains au sein d'un établissement, se fonde sur le volume de produits hydro-alcooliques commandés durant l'année, qu'ils soient effectivement utilisés ou accumulés dans des cartons.

 

Mots-clés : centralité du patient et transparence des données

 

Face à ce constat, un nouveau paradigme émerge au-delà de nos frontières. L'organisation ICHOM (International Consortium for Health Outcomes Measurement), fondée en 2012 par le Professeur Michael E. Porter de la Harvard Business School, Martin Ingvar de l'Institut Karolinska et le BCG, prône un nouveau modèle d'évaluation hospitalière centré sur les bienfaits perçus par le patient à coût donné ("value-based health care").

 

Aussi l'organisation ICHOM a-t-elle mis au point de nouveaux critères pour mesurer la qualité des soins. Si l'on prend l'exemple de l'insuffisance cardiaque, les résultats de santé sont ainsi jugés selon des bénéfices physiques (comme l'absence de trouble de sommeil) et psychologiques (tels que les niveaux d'anxiété ou de dépression) ressentis par le patient après traitement, sans oublier la charge des soins (notamment le coût financier) et les chances de survie.

 

Le mot d'ordre, au fond, est double. Centralité du patient d'une part, pour qu'effectivement l'on raisonne davantage en termes de valeur de santé apportée au malade plutôt que de se concentrer sur des considérations de moyens. Transparence des données d'autre part, car les données agrégées doivent pouvoir servir à tous. Servir au patient qui doit être en mesure de choisir un établissement de santé selon ses attentes. Mais également au praticien qui, ce faisant, est susceptible de se comparer à ses confrères et de s'inspirer des meilleures pratiques dans une optique saine de "coopétition".

 

Des résultats probants

 

Prenons l'exemple de la Suède où des registres nationaux de qualité existent. En particulier, le registre sur les attaques cardiaques a créé en 2005 un index de qualité permettant d'attribuer un score à chaque hôpital. Après que ces scores aient été rendus publics en 2006, le score moyen de l'ensemble des établissements de santé suédois a augmenté de 22 % entre 2007 et 2009. Mieux, le score des hôpitaux qui se trouvaient en dessous de la moyenne nationale s'est accru de 40 %, réduisant de ce fait les écarts de performance entre bons et mauvais hôpitaux.

 

De plus en plus de systèmes de santé adoptent cette culture innovante faite de centralité du patient et de transparence des données. Outre les pays scandinaves, les États-Unis se sont engagés sur cette voie, par le truchement de son agence fédérale CMS (Centers for Medicare and Medicaid Services) : en juillet 2016, était publiée la première classification de une à cinq étoiles de 3617 hôpitaux américains.

 

Ici se trouve une révolution culturelle majeure pour le monde de la santé : l'agrégation puis la publication de données comparatives, conçues à partir des attentes véritables du patient, ouvrent des perspectives encourageantes vers lesquelles une partie du monde se tourne déjà. Au regard des premiers résultats consécutifs à l'adoption de cette culture médicale nouvelle, résultats positifs tant pour les patients que pour les praticiens eux-mêmes, la France aurait tort de ne pas s'y intéresser.

Management de la santé :

 

Vers une révolution culturelle plus que technologique

 

À évoquer le terme générique de "médecine de demain", l’on pense généralement aux robots chirurgicaux da Vinci, aux applications en matière de santé de l’intelligence artificielle Watson ou bien encore aux plateformes numériques de télémédecine. Pourtant, il semblerait que les profondes évolutions, mondiales, que connaît le secteur hospitalier résultent davantage de facteurs culturels que technologiques.

 

 

 

 

Chronique du 7 avril 2017 signée Nicolas Germain

Publiée dans Les Echos

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