Les concepts de disruption et d’ubérisation recèlent de manière archétypique un aperçu signifiant de notre air du temps. Par là, on entend une réactualisation postmoderne de la dialectique de la destruction créatrice, de la rupture avec un passé devenu trop prégnant et surtout une croyance dans les potentialités émancipatrices de la technique.

 

Bien que les analogies historiques soient souvent porteuses de faux parallélismes, on peut néanmoins constater que ces concepts qui décrivent de manière adéquate notre société des nouvelles technologies de l’information et de la communication pourraient tout aussi bien, mutatis mutandis, caractériser la société de la fin du XIXe siècle et ses mutations techniques.

 

Dès lors, les révolutions créées par les nouvelles technologies, le web 2.0 et les applications disruptives telles que Uber ou Airbnb incarnent-elles la lente germination des potentialités inscrites dans l’idée même de technique ou bien au contraire, doit-on les appréhender comme une rupture significative et irrémédiable avec l’ancien ordre des choses ? 

 

Appréhender l’ubérisation comme l’avènement d’un nouveau paradigme, dans l’acception donnée par Thomas Kuhn de cette notion, revient à considérer que ce processus est tout autant global que destructeur ; en ce sens qu’il se serait substitué à une ancienne vision du monde. Ce basculement paradigmatique se matérialise et se laisse appréhender dans les deux dimensions de l’espace et du temps. De manière schématique, on pourrait considérer que le trait caractéristique de notre époque réside dans l’avènement d’une nouvelle temporalité, marquée par une dissolution de la diachronie au profit de la synchronie.

 

Alessandro Baricco, dans son essai intitulé " Les barbares". Essai sur la mutation, paru en 2006, analyse l’impact de l’avènement de la civilisation du surf sur notre vision du monde comme le déclin de la profondeur et de la prégnance du passé au profit de l’idée qu’au fond " l’essence des choses n’est pas un point, mais une trajectoire, qu’elle n’est pas cachée en profondeur, mais dispersée en surface". Nous assistons ainsi à une forme de consécration de ce " temps homogène et vide" dont parlait Walter Benjamin dans ses thèses sur " Le concept de l’Histoire", au détriment d’une profondeur inhérente au temps présent.

 

De manière paradoxale, notre temporalité postmoderne est traversée par d’improbables et insoupçonnées réminiscences liées au mouvement futuriste du début du siècle dernier. À bien des égards, le " Manifeste du futurisme" de F.-T Marinetti lu de manière idéale typique recèle les grands axiomes qui structurent aujourd’hui notre société : apologie de la vitesse, du mouvement et condamnation du passé.

 

D’ailleurs, dans son essai sur le postmodernisme, Fredric Jameson rappelait déjà la proximité axiomatique entre futurisme et postmodernisme, puisque comme l’écrit le théoricien anglais, " il est bon de rappeler l’excitation suscitée par les machines dans le moment du capital qui a précédé le nôtre, et tout particulièrement l’ivresse du futurisme". 

 

Dans cette optique, penser l’ubérisation, et son corollaire la disruption, implique d’appréhender ce mouvement de fond à l’aune de l’idée de vitesse et de mouvement absolu ; ce dernier processus étant absolu en ce sens qu’il n’est lié de manière positive à aucun passé structurant ni à aucune vision prospective. La disruption par définition n’a aucun but prédéterminé, aucun stade à atteindre, mais réside uniquement dans un mouvement perpétuel de destruction-création. Son sens résidant dans le mouvement et non dans une hypothétique finalité.

 

Dans cette configuration, la technologie n’est pas au service d’une fin donnée, mais au contraire à son propre service ; d’où l’idée que l’ubérisation du monde est étroitement liée à l’avènement d’un fétichisme de la révolution technologique permanente. Si à l’Antiquité la technique permettait de sublimer le cosmos, dans notre société post-moderne les nouvelles technologies, animées par un mouvement autonome, subliment la vitesse et le mouvement incessant. 

 

Or, pour reprendre les schèmes de pensée développés par Walter Benjamin, ne peut-on pas considérer que cette glorification de l’innovation conduit irrémédiablement à une dissolution de l’expérience authentique ? Comme l’écrit le philosophe allemand dans son livre " Expérience et pauvreté" : " pièce par pièce, nous avons dispersé l’héritage de l’humanité, nous avons dû laisser ce trésor au mont de piété, souvent pour un centième de sa valeur, en échange de la piécette de l’"actuel"".

 

Cette perte du sens inhérente à la disruption fait ainsi voler en éclats les dernières fondations, fussent-elles déjà plus que chancelantes, de la civilisation. La fragmentation du sens et sa dissolution dans d’innombrables et antinomiques pratiques rendent d’autant plus efficiente l’idée selon laquelle le sujet postmoderne est marqué par un décentrement et une hétérogénéité irréductible. Par-delà l’utopie de l’avènement d’une société de l’horizontalité, fondée sur les potentialités intrinsèques aux nouvelles technologies, la déliquescence de l’idée même de verticalité, tant dans l’espace que dans le temps, fait imploser l’idée même de société et collectivité.

 

Peut-on troquer, comme le prophétisait en son temps Walter Benjamin, notre héritage contre une utopie du mouvement permanent et incessant, emportant avec elle et le sens et la destination de l’homme ? Or, dans notre monde postmoderne, comme l’écrit Alessandro Baricco, " le mouvement est la valeur suprême. Le barbare est prêt à tout lui sacrifier. Y compris son âme".

Crédit Photo : Automobile Italia | Flickr

L'ubérisation, 

 

Nouveau paradigme structurant ?

 

 

 

Les inflexions sémantiques, les évolutions discursives et l’avènement de néologismes sont souvent les signaux faibles d’un processus plus complexe innervant la société. Parmi ces néologismes, celui d'"ubérisation", porte en son sein les promesses de l’avènement d’une nouvelle ère.

 

 

 

 

Chronique du 30 juillet 2015 signée Damien Liccia

Publiée dans Les Echos

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