L’issue est prévisible : les journaux s'empresseront de souligner d'une part l’abstention, et d'autre part la montée du Front National (dont on se demande quel sommet nouveau il atteindra, étant donné que les médias nous abreuvent de sa « montée spectaculaire » depuis maintenant une trentaine d’années …). Le dernier sondage à l’échelle de l’Europe sur ces élections montre que la France est pourtant le pays où ces élections suscitent le plus d’intérêt ; ce qui laisse présager pour les autres pays.

 

Comment expliquer ce désintérêt ? Les anti-européens ont leurs réponses habituelles, et qui sont partiellement vraies : l’Union Européenne apparaît comme un « machin », quelque chose de très compliqué et de pas très concret. Le fait que, cette fois, le vote pour le Parlement Européen permettra de désigner le Président de la Commission Européenne ne déplace pas non plus les foules, et ne permet pas de créer un nouvel élan démocratique dans l’Union Européenne, qu’on considère plutôt comme un organe technocratique, désaxé par rapport aux problèmes locaux, dans lequel les décisions sont prises dans les couloirs, ou dans un Parlement à la fois à moitié vide et dont on ne sait pas vraiment ce qui s’y passe.

 

Tout cela est accentué par le fait que la campagne électorale pour les européennes se déroule également dans l’ombre, dans des émissions télévisées aux audiences limitées, diffusées en seconde partie de soirée (par exemple dans Mots Croisés), ou sur des chaînes de radio à des horaires peu attractifs , ou relayées par des journaux qui peinent à produire une analyse de fond (Le Monde essaie, il essaie …). Mais il faut se demander si, plutôt que la campagne soit résultante des problèmes structuraux européens, ce n’est pas parce que la campagne électorale est décevante que naît le sentiment que l’Europe entière est décevante.

 

Dans les partis traditionnels, dits « de gouvernement », le désintérêt est patent : on propose les postes de députés européens à des inconnus ou à des personnalités qui ont échoué quelque part et qui se voient attribuer un « lot de consolation » : c’en est presque caricatural dans les cas de Nadine Morano et Vincent Peillon, qui sont têtes de liste dans leurs circonscriptions ; il n’y a guère que le Front National qui positionne partout en têtes de listes ses personnalités les plus connues pour motiver les troupes. Les débats se déroulent donc entre personnalités peu appréciées des français.

 

Ces débats, comme nous avons dit plus haut, semblent vides parce qu’ils sont peu diffusés. Mais, quand on regarde les débats diffusés, on est également frappés par l’apparente pauvreté de ces débats. Par exemple, Cambadélis n’attaque le Front National que sur sa contradiction à vouloir se présenter à une élection pour laquelle il est contre, ce qui n’entraîne que des ratiocinations stériles ; ce qui était aussi le cas lors du débat entre Vincent Peillon et Nadine Morano, ou presque seulement des enjeux nationaux, des discussions mille fois vus sur le bilan de François Hollande, etc. Mais il y a des exemples plus parlants. 

 

Quand Pierre Moscovici débattait l’autre jour avec Marine Le Pen sur Mots Croisés, il lui demandait ce qu’elle ferait concrètement pour sortir de l’euro, pour renégocier les traités européens. Il n’a pas obtenu de réponse ; parce qu’il n’y en a pas. Le programme du Front National, comme plus ou loin celui des autres partis, souffre d’un vide chronique : ce sont uniquement des tracts, des propositions de principes, des énoncés de valeurs, toutes choses qui laissent encore une fois penser que l’Union Européennes n’est qu’une construction abstraite de tout problème concret. Même le programme le plus développé, celui d’Europe-Ecologie-Les Verts, est enterré très bas dans son site internet, n’est pas diffusé, et à vrai dire l’auteur pense être la seule personne à l’avoir lu dans son intégralité.

 

Autre chose : lors du débat entre les candidats pour le poste à la Commission Européenne, diffusé sur Euronews, Martin Schultz a du à un moment convenir que son programme, celui du SPD européen (auquel participe le PS français) était sensiblement le même que celui du PPE (auquel participe l’UMP). Effectivement, le SPD et le PPE étaient déjà en coalition au précédent Parlement, et ont encore l’intention de se rencontrer dès la fin des élections pour décider de la nouvelle coalition. Martin Schultz part en campagne avec le slogan « Changez d’Europe » en oubliant qu’il a fait partie de cette Europe précédente, qu’il a voté pour la rigueur. On découvre tout d’un coup qu’il était Président du Parlement Européen ! Se faire le candidat du changement alors qu’il était déjà là, disons que c’est quelque peu surprenant. 

 

Tout le monde se plaint qu’il n’y a pas de pédagogie faite sur le fonctionnement de l’Union Européenne. Mais personne n’a envie de faire cette pédagogie. Ni les médias, ni les partis. Les partis, spécialement les partis français, parce que le Parlement Européen leur sert de planque pour les politiciens en échec, au contraire notable des députés européens allemands ; et après on viendra se plaindre de « l’Europe allemande » ! Les médias suivent le mouvement pour la simple raison que, les élections européennes, cela ne fait pas vendre. France 2 réfléchit longuement pour savoir si elle diffusera le débat électoral du 18 mai : cela lui entraînerait une grande perte d’audience. Le Monde, Le Figaro et Libération font quelques enquêtes, posent quelques réflexions, mais on peut se permettre de dire que cela ne va pas très loin, qu’on en reste à des poncifs déjà connus. Et puis, il n’y a qu’à voir les commentaires des lecteurs sous les articles traitant de ce sujet pour voir que ces lecteurs sont très sceptiques, n’aiment pas ces articles, trouvent que cela manque cruellement de concret, de problèmes de fond. Même François Hollande dans sa tribune dans Le Monde ne posait que des principes : l’absence de guerre, l’harmonie entre les peuples, toutes choses très bonnes mais qu’on a déjà entendues mille fois, qui ne font plus avancer la réflexion. 

 

Et pourtant, il y aura un vote, et ce vote décidera de la politique européenne pour les cinq années à venir. Pour cinq années encore, la moitié des textes présentés dans les Parlements nationaux seront des adaptations des textes déjà votés au Parlement Européen. L’Union Européenne sera toujours l’élément central de notre politique économique, écologique et étrangère. Encore une fois, les citoyens vont rester dans leur léthargie entretenue par les partis et les médias, et ne connaîtront pas plus l’Europe le 25 mai qu’ils ne la connaissaient avant, ils ne l’aimeront pas plus, ils ne s’y investiront pas plus. Avant même de créer de nouveaux principes, de vouloir une meilleure politique, qui est totalement possible dans le cadre de l’Union Européenne, qui contrairement à ce que l’on pense a des institutions très flexibles, il faut d’abord s’interroger sur cette absence de volonté entretenue par ceux que l’on pourrait appeler les « gouvernants », sans que les « intellectuels » n’arrivent à nous mobiliser. La carence intellectuelle et politique nous laisse face à un vide qu’il convient de remplir.

 

 

 

Crédit Photo : Niccolo Caranti | Flickr

Les Européennes,

 

 

Autopsie d'un vide

 

 

En évoquant les élections européennes du 25 mai prochain, on a le sentiment d’attiser plus que tout une intense surprise. L’intérêt pour celles-ci semble faible, ceux qui vont voter ne seront sans doute pas une majorité, et ceux qui s’intéressent au vote constituent une minorité ; minorité elle-même réduite quand on songe à ceux qui se préoccupent des enjeux véritablement européens de ces élections. Ceux-là restent pourtant de taille.

 

 

 

Chronique du 19 mai 2014 signée Clément Mouille

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