Postuler qu’une transition nominative puisse être à même de moderniser une organisation, revient à faire beaucoup de cas de la dimension performative du discours, et à évacuer les considérations structurelles. En somme, faute d’avoir appréhendé les conséquences de l’avènement de nouvelles pratiques et de nouveaux paradigmes, les partis politiques français apparaissent comme marqués par une profonde antinomie par rapport à la société. Cette irruption de la société civile dans le champ politique, tel qu’elle s'est manifestée ces derniers mois, n’est pas un épiphénomène transitif et passager, mais bel et bien la résultante de l’instauration d’une nouvelle dialectique ; avec comme corrélats ses nécessaires contradictions. Encore marqués du sceau des schèmes de pensée propres à leur avènement au siècle dernier, les partis politiques, comme certaines entreprises, apparaissent aujourd’hui en proie à des logiques de disruption.

 

Alors que la société est traversée par un tropisme animé par des valeurs liées au Web 2.0, comme l’auto-organisation, la pluridimensionnalité ou bien l’intelligence collective, les partis politiques sont restés figés au Web 1.0, qui était, pour sa part, hiératique, asymétrique et unidirectionnel. À l’heure de l’économie de l’immatériel, de la prégnance des réseaux socionumériques, du bouleversement axiologique marqué par l’essor du post-matérialisme, on assiste ainsi à une profonde restructuration des relations intersubjectives et des rapports hiérarchiques dans nos sociétés occidentales. La défiance à l’égard du politique, antienne de nos démocraties occidentales, n’est pas réductible à une lecture univoque et somme toute simpliste.

 

Par-delà les considérations relatives à une dégradation de l’ ethos politique ces dernières décennies, il convient surtout d’appréhender le phénomène à l’aune d’une dichotomie entre les valeurs de la société civile et celles que les partis politiques tentent d’incarner. À bien des égards, c’est sur le plan structurel et organisationnel que cette antinomie axiologique se manifeste le mieux. De manière idéal typique, comme l’a exposé le politologue américain Ronald Inglehart, on assiste de nos jours à un renforcement des revendications dites post-matérialistes : autonomie personnelle, a-dogmatisme et a-normativisme, besoin de reconnaissance, problématiques relatives à la démocratie participative... Ce basculement axiologique ne pave pas la voie à un éclatement de l’ordre politique, mais plutôt à une profonde restructuration ; cette dernière étant a-centrée, déterritorialisée et horizontale.

 

À rebours des discours déclinistes sur l’individualisme ou le relativisme qui seraient inhérents à notre société, donnant à penser que le post-modernisme consacrerait le passage au post-politique, le grand mouvement de fond de notre époque réside au contraire dans la dialectique de l’horizontalité et de la verticalité. Le Web 2.0, communément qualifié d’Internet collaboratif et participatif, a contribué à faire germer le devenir-monade et le devenir-rhizome de nos sociétés occidentales. La crise des partis politiques, le déclin des grands discours structurants et la déliquescence du militantisme doivent donc être appréhendés à l’aune de ces changements cognitifs et structurels. Gilles Deleuze et Félix Guattari, dans Mille Plateaux, caractérisaient de la sorte le rhizome : " contre les systèmes centrés (même polycentrés), à communication hiérarchique et liaisons préétablies, le rhizome est un système a-centré, non hiérarchique et non signifiant, sans Général, sans mémoire organisatrice ou automate central, uniquement défini par une circulation d’états".

 

La perte de la dimension et de la prégnance historique, que d’aucuns assimilent au déclin des grandes idéologies structurantes, tout autant que la constitution par le biais des nouvelles technologies de nouvelles relations tout autant rhizomatiques que monadologiques, plaident en faveur d’un éclatement des logiques de verticalité. À bien des égards, le Web 2.0 incarne à son acmé un basculement paradigmatique, au sens donné par Thomas Kuhn à la notion de paradigme dans son ouvrage La Structure des révolutions scientifiques. En effet, les évolutions dans les pratiques, communicationnelles et informationnelles, ont contribué au passage d’un ordre rationnel, holiste et hiératique, à un ordre polyphonique, rhizomatique et horizontal.

 

Cette nouvelle vision du monde, en tant qu’elle modifie les structures relationnelles de nos sociétés post-industrielles ainsi que nos principaux schèmes de perception, ne peut que transformer le champ politique. Là où ce dernier a longtemps été appréhendé comme un champ autonome, il apparaît aujourd’hui confronté à des logiques hétéronomiques qui questionnent aussi bien sa place que sa finalité.

Cette actualisation et cette matérialisation des logiques rhizomatiques accroissent considérablement le pouvoir, notamment sur le plan informationnel, de l’individu et par-là même contribuent à étayer son originalité. Les logiques participatives, mais non holistes, telles que le crowdsourcing ou le crowdfunding, permettent ainsi la collaboration contingente et limitée dans le temps, d’individus disparates dans l’optique d’accomplir une finalité donnée.

 

De même que les wikis tendent à matérialiser une forme d’intelligence collective, qui, certes, si elle déconstruit la rationalité et l’autorité de la fonction auteur, n’en permet pas moins le développement global des savoirs. Dès lors, les discours signifiants ne procèdent plus d’incantations nécessairement hiératiques et universelles émanant de cadres politiques, mais sont produits en réseau et de manière horizontale. La déliquescence des partis politiques réside donc, non pas tant dans une hypothétique faillite discursive et idéologique, mais plutôt dans une inadéquation structurelle. N’ayant pas tiré les conséquences des révolutions induites par l’avènement de pratiques nouvelles, essentiellement dans les TIC, les partis politiques s’acharnent à vouloir continuer à prescrire et à gouverner le réel, alors qu’ils ont été disruptés par ce réel. 

Crédit Photo : Owni /-) | Flickr

La disruption des partis

 

A l'heure du web 2.0

 

 

 

Le bouleversement sémantique ayant concerné l’UMP, s’il a sur le plan communicationnel suscité une effervescence médiatique certaine, n’en masque pas moins la déliquescence structurelle des organisations politiques françaises.
 

 

 

 

 

 

Chronique du 16 juin 2015 signée Damien Liccia

Publiée dans Les Echos

info@lesvdlc.com

11 rue de Castellane, 75008 Paris

 

 

 

 

Les Vendredis de la Colline

Club Politique Indépendant