Au moins, il y a des exceptions. Des personnes qui travaillent dans l’ombre, qui écrivent des livres, animent des groupes de discussion, font du travail de terrain. Alors, il faudrait aller dans cette direction : être une exception. Mais ne pas seulement se vouloir exception : il faut vouloir être majorité. L’idée serait que ceux qui travaillent dans l’ombre, font du vrai travail politique et intellectuel, sortent de l’ombre pour arriver en pleine lumière. Alors, on aurait le retour de la « vraie politique », des débats d’idée riches, des solutions apportées aux problèmes de société.

 

Tout le monde a envie que cela se déroule ainsi, que le débat s’élève. Pourtant, cela ne se fait pas. Il y a sans doute plusieurs raisons à cela. La première semble être celle des partis politiques, lieux sclérosés où ne se déroule rien du tout, où l’on ne discute pas des idées politiques et des solutions aux problèmes de fond, mais de petites phrases, de chiffres de sondages et de places aux élections. C’est qu’un parti n’est pas un endroit où s’échangent les idées : on a un chef, et on fait tout pour que le chef arrive au pouvoir. Les actions politiques deviennent encore plus médiocres quand il y a plusieurs chefs dans un parti.

 

La deuxième raison est celle des moyens utilisés par les hommes politiques et les intellectuels. Force est de constater que la télévision ne permet pas l’expression d’une pensée politique, du moins pas dans la plupart des émissions qui y sont consacrées sur les grandes chaînes : il faut être vif, avoir un bon sourire, un bon maquillage, et le sens de la répartie. Ainsi, des personnes comme Eric Zemmour et Michel Onfray y passent pour très intelligents, alors que, ouvrant leurs livres, on ne peut que constater la banalité et la médiocrité de leurs pensées : c’est que la télévision laisse place aux polémistes et non aux intellectuels. De même, les intellectuels ne semblent pas bien utiliser internet : soit leurs sites sont mal faits, on n’y trouve pas ce qu’on cherche, soit ils sont dans l’effet inverse de la présentation publicitaire, n’hésitant pas à amoindrir leur pensée pour qu’elle passe mieux. Ne parlons même pas des anciens ministres qui postent des tweets truffés de fautes d’orthographe …

 

La troisième raison est celle de la confusion à échelle globale. L’expression « tous pareils » pour qualifier les hommes politiques n’est peut-être pas si irraisonnée. Car, après tout, les analyses politiques tendent d’un côté à montrer que l’UMP et le FN se ressemblent fortement, mais aussi que le PS et l’UMP se ressemblent. Selon son camp, on parle de l « UMPFN », de l « UMPS » ou même du « PSFN », depuis que Nicolas Sarkozy a employé cette expression. C’est qu’il y a, dans ce prétendu « tripartisme », une forme de consensus mou : consensus qui ne se fait pas sur tous les points, mais sur une certaine manière de faire de la politique : la politique des partis, de la petite phrase, du brushing parfait. La « dédiabolisation » du FN l’a amené ce parti à se rendre présentable, c’est-à-dire médiatique ; au prix d’un abandon d’une grande partie de l’idéologie et du travail de terrain. Les différences entre les trois grands partis semblent s’amincirent : le consensus libéral se fait de la gauche du FN au PS. Sur l’immigration, le consensus va également de Manuel Valls au FN. Les discours de Nicolas Sarkozy sur l’immigration, depuis son retour en politique, sont plus à droite que ceux de Marine Le Pen. Cette dernière, pour se différencier des autres, est obligée de garder sa prétention de sortie de l’Euro ; autrement, on ne verrait strictement aucune différence entre le FN et l’UMP.

 

Certains prétendent que nous voyons un retour des extrêmes. Au contraire, à bien y regarder, tous semblent courir vers le centre. Un indicateur, c’est qu’on en vient à considérer le Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon comme un parti d’extrême-gauche, alors que celui-ci ne propose qu’une social-démocratie à la Scandinave, ou à la manière de la France d’après la Seconde Guerre Mondiale. Pendant ce temps, à l’extrême-droite, les voix issues du pétainisme, du maurrassisme ou du poujadisme tendent à se retrouver exclues. Ce qu’on a appelé une « lepénisation » des esprits, ce n’est pas seulement une droitisation, c’est l’acceptation généralisée du processus médiatique tournant à vide. Les médias triomphent : le FN s’est pris au jeu du vide médiatique, il accepte d’être le singe qui fait peur au-milieu de ce jeu, non pas pour en être la marge, mais pour en être le centre. Les Verts aussi, de leur côté, ont accepté leur part de vide médiatique, depuis qu’Eva Joly a fait le choix de ne plus parler seulement d’écologie, mais aussi de problème généraux, ce qui s’est rapidement transformé en un alignement sur le PS en matière sociétale, et un rejet de l’écologie dans les cartons. Le Parti Communiste, lui aussi, a choisi la politicaillerie plutôt que les idées, en s’alliant aux PS aux élections municipales par exemple, pour garder quelques places d’élus, oubliant ainsi que les véritables combats se font sur le fond, sur la transmission des idées.

 

N’y a-t-il alors que dans la gauche radicale qu’on trouve une autre façon de faire de politique ? Cette gauche, celle du Parti de Gauche, est encore trop incertaine, elle fonctionne sur le modèle du parti et de l’homme providentiel (Mélenchon semble le tenir à lui tout seul). Elle est aussi complètement coupée du monde ouvrier : sa base militante est constituée de classes moyennes et de fonctionnaires. La constitution du « Mouvement 6ème République » traduisait une tentative de faire une autre politique, sur le modèle du « Podemos » espagnol, qui a le vent en poupe ; mais, après quelques mois d’existence, ce Mouvement n’est encore qu’un embryon, il s’agite sur son réseau social « Nous le peuple », mais peine à trouver une réalité concrète.

 

Que pouvons-nous donc faire aujourd’hui pour faire de la « vraie politique », c’est-à-dire créer et proposer des solutions réelles aux problèmes d’aujourd’hui et de demain ? Il nous faut cultiver notre exception. Être dans une recherche construite sur le temps long, qui passe par un grand nombre de lectures, d’écoutes et de rencontres. Aller non pas dans l’espace médiatique, où tout est condamné à l’existence éphémère, mais dans le rapport de personne à personne, d’auteur à lecteur, d’esprit à esprit. Ce qui marche, aujourd’hui plus que jamais, et contrairement à l’idée que l’on a instinctivement, c’est le livre, le groupe de réflexion et la discussion de personne à personne. Ces espaces que l’on croyait vieillis, moins efficaces, sont en réalité ceux qui demeurent, ceux qui gardent leur force, car s’ils n’ont pas la théâtralité du choc médiatique, ce sont eux qui irriguent la pensée des lecteurs sur le long terme, et qui sont en mesure, petit à petit, de changer la société. Ecrivez des articles et parlez à vos amis, en somme. Cela engage à une certaine humilité, car consciente que son impact ne sera pas immédiat ; mais en réalité cette humilité est toute relative, car la prétention est de changer les esprits sur le long terme. Ce n’est pas rien. C’est même tout.

 

Le temps n’est pas à la plainte, mais à l’exigence. Il nous faut créer les espaces susceptibles de faire émerger les idées de demain. Non pas attendre qu’ils se créent et nous dire « nous y participerons », mais les faire. Lire de bons livres, partager de bonnes idées, et amener les gens à exercer leur jugement ; être exigent, et transmettre cette exigence ; voilà ce qu’il faut faire. On en revient, finalement, encore et toujours, à répéter la maxime de Kant « Ose savoir ». Cette exigence garde toujours son sens et sa puissance.

A ne traiter que du temps court,

 

La politique ne fera pas long feu

 

 

Dire que nous sommes dans une période où manquent les repères est devenu une idée commune, presque un cliché. Certains appuient plutôt sur la perte de l’autorité, d’autres sur celle de l’idéologie. Les mondes intellectuel comme politique nous semblent des nébuleuses informes, voire ineptes, où tout se mêle dans un imbroglio où règne un chaos sans idée et sans horizon ; on en vient parfois à dire « les intellectuels sont ainsi », « les politiciens sont comme ça », comme s’ils ne formaient qu’une masse dans laquelle rien ne se distinguerait. Cette impression est-elle justifiée ? On rétorquera qu’il y a des exceptions. Certes. Mais s’il y a des « exceptions » qui font du vrai travail politique et intellectuel, c’est bien que la majorité n’en fait pas.

 

 

Chronique du 19 mai 2015 signée Clément Mouille

Publiée dans Radio Londres

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